« Cette façon d’écrire après Auschwitz est unique »

Annette Wieviorka

 


 « C’est une situation  un peu difficile pour moi, parce que c’est la première fois que j’entends le texte de Charlotte Delbo -  magnifiquement dit, et ça suscite une émotion telle qu’il est très difficile de repasser à un discours rationnel qui doit être celui de l’historien. 

Ce qui frappe d’abord, c’est le caractère unique de cette façon d'écrire  après Auschwitz.

Charlotte Delbo n’est pas - et de très loin-  la seule à avoir témoigné. Ce  n’est pas la seule écrivaine ou écrivain, à avoir témoigné en donnant à leur témoignage un caractère littéraire, je pense par exemple à Primo Levi, ou à La Nuit   d’Elie Wiesel. Mais c'est la seule à avoir écrit en ne suivant le modèle que l'on trouve dans tous les témoignages,  quelle que soit leur qualité d’écriture, c'est-à-dire à s'écarter de ce que j’appellerai le témoignage type ; c’est le témoignage bâti comme celui de Primo Levi dans Si c’est un homme.  Il  respecte toujours une chronologie :  l’arrestation, le voyage, l’arrivée au camp, et comprend un certain nombre de scènes de la vie du camp où on retrouve la question du froid, la question de la faim, la question du travail, des thèmes que l’on retrouve aussi chez Charlotte Delbo, mais travaillés tout à fait différemment et enfin la libération. Généralement, le témoignage s'arrête au moment où le camp est libéré ou au moment où celui qui a survécu retrouve le sol français. Beaucoup de témoignages ont été écrits dès le retour, parfois  dans la période où les gens restent en Pologne quelques mois, ou encore quand ils sont soignés dans les sanatoriums ou en maison de repos. Les survivants ont été nombreux à souhaiter coucher leur témoignage sur le papier et qui l'ont fait selon le  plan que je viens d’expliquer.

Si l'on regarde les témoignages ultérieurs c'est à dire ceux que vous avez peut-être entendu, ceux qui été enregistrés sous forme de vidéo, ou ceux que donnent les survivants dans les écoles,  ils respectent aussi à peu près ce schéma avec une modification : ils donnent de l'importance  à la vie avant-c'est à dire quelle sorte de famille, quelle sorte d'existence ils ont eu avant la déportation et évoque parfois ce que fut leur vie après leur retour.

L'autre particularité du témoignage de Charlotte Delbo c'est qu'il n'est pas , et on l'entend vraiment très bien dans les textes qui ont été dits,  à la première personne, même si de temps à autre sous forme de dialogue on retrouve le "Je".

C'est d'emblée un témoignage  collectif.  Charlotte Delbo parle au nom de ses compagnes, ses compagnes qui n'ont pas survécu, comme ses compagnes qui,  comme elles ont pu rentrer.

C'est très probablement parce qu'il y a une particularité de ce convoi, celui du 24 Janvier 1943,  auquel elle a consacré un ouvrage en racontant l'histoire du Convoi, mais surtout en essayant de retrouver la vie de chacune de ses compagnes, de chacune de ces 230 femmes qui ont fait partie de ce convoi du 24 Janvier.

C'est un convoi différent des autres, puisque c'est le seul convoi de femmes  été arrêtées pour la majorité d'entre elles parce qu’elles étaient résistantes, ce qui le cas de Charlotte Delbo. Elles avaient été en grand nombre résistantes dans des organisations communistes et souvent  étaient communistes. Ce convoi comporte les grands noms du Parti Communiste Français, des femmes comme Danièle Casanova, l'héroïne communiste par excellence dont le parti a fait sorte de Jeanne d'Arc. Un grand nombre de lieux et de rues des municipalités communistes porte le nom de Danièle Casanova.

Danièle Casanova qui aurait pu survivre  parce qu'elle était dentiste, qu'elle était affectée à ce qu'on appelait à Auschwitz, le "Revier", les mots n'ont pas d'équivalent -infirmerie-hôpital- et qui est décédée très vite du typhus. Les lignes que Charlotte Delbo a écrite sur la mort de Danièle Casanova, sur son corps qui n'avait pas été abimé, sur la fleur qui a été déposée près d’elle, sont aussi très bouleversantes.

Marie-Claude Vaillant Couturier, qui elle, a survécu,  a été le grand témoin de ce convoi puisque c'est elle qui a été appelé pour témoigner de ce qu'avait été Auschwitz au procès international de Nuremberg. Mais il y a aussi d'autres noms, celles de militantes qui sont aussi de jeunes veuves puisque leurs maris ont été fusillés. C'est le cas de Maï Politzer, qui était la femme du philosophe  Georges Politzer.

Ces femmes se connaissaient pour partie d'avant la déportation. Elles avaient parfois milité ensemble. Elles avaient  avaient connu avant la déportation les prisons en France et qu'elles avaient été rassemblées à Romainville, puis pour certaines d’entre elles  à Compiègne.

Pourquoi ce convoi a-t-il été envoyé à Auschwitz? Charlotte Delbo s'interroge, et on n’en sait toujours rien.  Auschwitz n'a pas été la destination des convois de résistantes, la destination de ces convois a été le camp de femmes de Ravensbrück où d'ailleurs, un certain nombre d'entre elles, dont Charlotte Delbo,  ont été transférées après Auschwitz.

La seconde particularité de ce convoi c'est que la mortalité a été brutale, une mortalité due pour l'essentiel, pratiquement pour toutes ces femmes à la maladie du typhus, ou aux coups, mais que ces femmes n'étaient pas destinées comme celles que décrit Charlotte Delbo à être gazées. Toutes sont donc entrées dans le camp,   avec les mêmes procédures d'entrée que dans les camps de concentration comme Ravensbrück, ou Buchenwald, c'est à dire notamment en passant par l'anthropométrie, elles ont donc été photographiées, et on dispose pour ces femmes des photos anthropométriques qui ont été faites à Auschwitz.

Ces femmes  ont été très solidaires, et elles ont réussi à l'intérieur du camp à avoir des positions qui leur ont permis de survivre,  Charlotte Delbo et une partie de ses compagnes, et très probablement grâce à l'organisation communiste qui existait dans le camp, ont été affectées à un petit commando - ce qu'on appelle commando c'est une unité de travail qui dépend du camp et qui peut se trouver à l'intérieur du camp, ou  à l'extérieur du camp, celui de Raïsko du nom du hameau , à trois  kilomètres à peu près du camp d'Auschwitz. C'était tout à la fois un lieu où l'on cultivait pour la SS des légumes et des fleurs, et  un laboratoire de recherche d'agronomie, pour essayer de mettre sur pied  une sorte de latex , une plante qui pourrait donner du caoutchouc, car un des grands problèmes de l'Allemagne était son manque de matière première et la recherche perpétuelle de ce qu'on appelle en Allemand et le mot  est passé en Français "des ersatz". C'est d'ailleurs autour du caoutchouc qu'a été construite à Monowicz l'usine à laquelle Primo Levi a été affecté qui s’appelle la Buna, la Buna c’est tout simplement caoutchouc en Allemand.

Dans ce commando la vie était incomparablement moins mortelle qu'elle ne l’était à Birkenau et c'est ce séjour qui a permis à Charlotte Delbo et à un certain nombre de ses compagnes de survivre.

 

L'ouvrage de Charlotte Delbo le Convoi du 24 Janvier 43  est un travail considérable comporte deux  particularités qui en font une pionnière.

D'abord l'idée d'étudier un convoi - désormais un certain nombre d'apprentis historiens dans le cadre de leur master étudient à leur tour tel convoi; l'autre particularité est que, chez Charlotte Delbo, l'imagination du retour est présente à l'intérieur des textes qui concernent le camp, mais, aussi dans chacune des notices consacrées à ses compagnes qui évoquent aussi ce qui s'est passée pour elle quand elles sont revenues. C'est une interrogation extrêmement précoce, et le troisième volume  de la trilogie Mesure de nos jours  ne parle que de cette question du retour avec une honnêteté exemplaire, puisque les portraits qu'elle fait de ces femmes sont très différents - certaines d'entre elles sont inchangées après le séjour à Auschwitz et reprennent le cours d'une vie comme si le camp avait été en fait une parenthèse, alors que pour d'autres le séjour à Auschwitz a changé radicalement leur existence.

Ce qui me semble être aussi une particularité très importante de l'œuvre de Charlotte Delbo, c'est la façon dont elle parle de ce qui s'est passé pour les juifs et ce dès l'ouverture de sa trilogie. Ce sont les textes que vous avez choisis et je crois que on peine ensuite à dire avec des mots ordinaires ce qu'elle dit de façon tellement éloquente et avec une telle économie de mots. Ce dont elle parle, c'est ce dont elle même a été témoin. A  la différence de tant d'autres , elle n'est pas seulement le témoin d'elle même, elle ne raconte pas seulement son histoire, elle raconte  l'histoire des autres.

A l'heure actuelle les témoins racontent ce qu'on a envie qu'ils racontent. Quand ils sont interrogés par des journalistes ou par des lycéens, ils sont interrogés sur ce qu'ils ont vécu. On pousse les témoins à ne parler que d'eux mêmes, que de ce qu'ils ont vécu, que de la façon dont ils ont survécu, et quand on connait bien certains des  témoins qui témoignent aujourd'hui, on voit à quel point, comment, à partir du moment où ils ont donné un premier témoignage où leurs compagnes, leurs compagnons étaient très présents, ils en viennent à ne parler que d'eux. Non parce qu'ils sont centrés sur eux-mêmes, mais parce qu'on leur demande. On leur demande leur "ressenti" - un mot que je trouve affreux, qui est apparu il y quelques années et dont l'usage s'est généralisé. De la même façon qu'on va demander à ceux qui les écoutent ou à ceux qui font une visite à  Auschwitz...leur.. "ressenti"

Ce n'est pas comme ça que Charlotte Delbo témoigne, et elle témoigne de ce qu'a été le sort des juifs dont elle a été le témoin. C’est quelque chose qui est tout à fait exceptionnel. »

                                                        

Rencontre avec l’historienne, dans le cadre de Travaux publics, à la suite d’une représentation de : « Rue de l’arrivée rue du départ » de Charlotte Delbo, le 2 Avril 2011

CDR de Hte Normandie/Théâtre des deux rives de Rouen