L'actualité politique comme source d'inspiration littéraire

Par Cécile Godard.
Extraits du DOSSIER CHARLOTTE DELBO
Éditions KIME (N° 105-Octobre-Décembre 2009)

LA SENTENCE

 

Publiée en 1972, cette pièce a été écrite dans la plus grande urgence, simultanément à l’événement qui l’inspire, en 1970. A la suite de l’assassinat d’un policier espagnol par des indépendantistes basques, le procès de seize accusés s’ouvre durant l’hiver 1970 à Burgos. Cédant à la pression internationale, pour une fois très mobilisée par l’actualité espagnole, Franco finit par annoncer que le procès aura lieu en public, et non à huis clos, comme prévu antérieurement. C’est important, car c’est la première fois que les accusés peuvent se défendre publiquement et dénoncer la torture dont ils ont été victimes. Vite expédié, le procès dure six jours : du 3 au 9 décembre 1970. Six accusés sont condamnés à la peine capitale, neuf autres additionnent 724 ans de prison, une seule femme est relâchée. 


Charlotte Delbo se met au travail instantanément. La Sentence est écrite en une semaine, entre le 16 et 23 décembre. Les noms des personnages (Concha, Inès, Mercédès) et les dates permettent de ne pas douter de quel événement il est question,  mais, comme toujours, c’est l’exemplarité du fait qui la mobilise. Elle a écrit dans une telle urgence que la pièce était achevée lorsque, le 30 décembre, soit trois semaines après la sentence, Franco annoncera le remplacement des condamnations à mort par des peines d’emprisonnement de trente ans.

 

Elle aurait pu, avant la publication en 1972, modifier la fin de sa pièce. Elle ne l’a pas fait. C’est une façon de respecter la vérité des personnages, de souligner l’exemplarité du procès puisque les sentences de mort avaient bel et bien été prononcées à une époque où la peine capitale était encore appliquée dans la plupart des pays européens.

 

Pourquoi une telle urgence pour écrire ? Charlotte disait elle-même que la littérature était son arme. Or, il y a danger, danger de mort. Dans le cas du procès de Burgos, les hommes sont condamnés à mort et elle met en scène les femmes (groupe des épouses, des sœurs, des mères) qui rappellent fortement les chœurs antiques.

 

Comment, d’autre part, ne pas faire le lien avec sa propre expérience ? Elle est, elle, la veuve de Georges Dudach, résistant, membre du réseau Politzer, fusillé au Mont-Valérien le 23 mai 1942. (Voir sa pièce Une scène jouée dans la mémoire primitivement incluse dans une pièce inédite intitulée Ceux qui avaient choisi.) Elle est pleinement solidaire, concernée et a besoin de le dire tout de suite, avec son arme. Il est bien évident que ce drame résonne en elle de façon violente et douloureuse. L’écrire est sans doute une manière de contrôler cette douleur.

TOMBEAU DU DICTATEUR

 

 

Quelques années plus tard, le jour même de la mort de Franco, le 20 novembre 1975, Delbo écrit « Tombeau du dictateur » paru dans La mémoire et les jours.

C’est un texte violent où elle met en scène l’agonie prolongée du Caudillo, enfin rattrapé par la mort qu’il a tant de fois infligée aux autres. Il inspire un profond dégoût à Charlotte Delbo qui imagine qu’il y avait une sorte de contrat entre la mort et le dictateur : tant qu’il la pourvoyait en « pâture », il était, lui, épargné, et se sentait protégé, immortel en somme. Maintenant, il a peur, ainsi que tout son entourage. Le peuple, lui, attend la fin de l’agonie :

 

Pour faire éclater sa joie et ses cris,

Pour crier : justice !

Pour crier : liberté !

Pour crier : vérité !

 

La violence de ce texte nous faire sentir combien ce vieux dictateur, qui a fait régner la terreur pendant quarante ans dans son pays, a fini par symboliser, lui qui a survécu à tous les Hitler, Mussolini ou Staline, le fascisme le plus cruel, comme si tous ces tyrans se trouvaient rassemblés en lui. En effet, avec lui, disparaît le dernier des dictateurs de l’Europe de l’Ouest.

LE COUP D’ETAT

 

Cette pièce fut publiée en 1975 dans le même volume que  Maria Lusitania par l’éditeur Jean-Pierre Oswald. La quatrième de couverture, rédigée par Charlotte Delbo elle-même, indique au lecteur qu’il s’agit d’une réflexion sur le pouvoir : « Maîtres de cette force suprême, la force des armes,  les militaires ont la puissance. Ils n’ont pas toujours le pouvoir. Donc ils le convoitent. Dans les pays sous-développés où les structures politiques et économiques sont faibles, alors que l’armée est forte, les chefs militaires briguent le pouvoir et réussissent souvent à s’en emparer. (…) Inspirées d’évènements récents, les deux pièces de ce volume illustrent le conflit de la puissance militaire et du pouvoir politique. Dans l’une, le coup d’état échoue : les cartes sont biseautées. On devine que ce n’est que partie remise. » A la fin du texte, comme souvent, Charlotte Delbo précise où et quand elle a écrit. Pour Le Coup d’Etat, elle indique : « A la gare de Breteau, 11-28 août 1971. » (La gare de Breteau, dans le Loiret, est une ancienne gare désaffectée dont Charlotte Delbo avait fait l’acquisition et qui lui tenait lieu de résidence secondaire. Elle aimait y recevoir ses amis et y trouvait tout le calme nécessaire pour écrire.)

De quel coup d’état s’agit-il ?

D’une tentative de coup d’état raté, le 10 juillet 1971, à Skhirat, au Maroc. Rappelons-nous les faits. Le roi Hassan II reçoit pour son anniversaire plus de mille invités dans le palais d’été de Skhirat, petite ville balnéaire de la côte atlantique, située environ à mi-distance entre Rabat et Casablanca. Il a succédé à son père Mohammed V en mars 1961 et, depuis dix ans, il exerce un pouvoir absolu : l’opposition de gauche est violemment combattue et son leader,  Mehdi ben Barka, enlevé à Paris puis secrètement assassiné le 29 octobre 1969. La répression, organisée par le général Mohammed Oufkir, est telle qu’elle vaudra à ce dernier le surnom de « boucher ». Il occupe le poste de ministre de l’intérieur de 1967 à 1971 et bénéficie de la confiance et des largesses du roi. Un peu plus tard, une fois les opposants de gauche emprisonnés ou simplement assassinés, le danger, pour la monarchie, viendra de l’armée. La première tentative de coup d’état contre Hassan II, menée par les cadets, échoue de justesse ce 10 juillet 1971, et c’est elle qui inspire Charlotte Delbo.

Elle est informée, comme tout un chacun, par les médias (presse et radio car elle n’avait « pas de temps à perdre avec la télévision »). Elle transforme donc cette information en une sorte de tragi-comédie qui commence et se termine par un dialogue des plus savoureux entre deux électriciens français dépêchés sur place pour installer un arc de lumière avec un « Vive le roi » qui enjambe une immense avenue. On peut, sans trop s’avancer, imaginer que ces deux électriciens, très titis parisiens, ont pour modèles quelques machinistes de théâtre. Tout de suite, le décor est planté, le ton donné : « Buvons d’abord un coup. Quelle chaleur ! Il ne pourrait pas fêter son anniversaire au mois de décembre ce macaque ? Venir au monde en plein juillet ! Dans un pays pareil ! » Ils viennent de se rendre compte qu’ils ont installé ce « Vive le roi » à l’envers… Dès ces premières répliques, nous avons sous les yeux le talent de Charlotte Delbo quand il s’agit de planter un décor, de donner le ton. Plus loin un groupe d’étudiants, très politisés, dit son indignation devant cette façon de distraire le peuple avec des parades alors qu’ «on le terrorise avec la police secrète et avec la police ordinaire, on l’écrase sous les impôts ».