" Cette façon d'écrire est unique ", Annette Wieviorka, historienne  (texte intégral ici)

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LES BELLES LETTRES

 

Le premier livre de Charlotte Delbo a pour titre Les Belles Lettres  et fût publié aux Editions de Minuit en mars 1961 (Un an avant les accords d’Evian, le 18 mars 1962, qui mettent fin à la guerre d’Algérie). Depuis plusieurs années, « les événements » d’Algérie divisent l’opinion : les « insoumis » sont de plus en plus nombreux, la torture est devenue une pratique courante. Elle est dénoncée avec vigueur par des écrivains, des chercheurs, des militants, métropolitains ou d’Algérie.

Charlotte Delbo a alors l’idée de publier, en les commentant brièvement  et en les ordonnant, les lettres reçues et publiées par la presse : Le Monde, L’Express, France-Observateur, les revues Esprit ou Vérité-Liberté (dans laquelle parait, le 6 Septembre 1960, le « Manifeste des 121 », pétition signée par 121 personnalités qui se déclarent contre la poursuite de la guerre d’Algérie et qui appellent les recrues à refuser d’obéir et à déserter, déclarant : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien ».)

Elle n’est donc pas l’auteur de ces lettres, mais si elle n’avait pas accompli ce travail, il serait bien difficile de retrouver la centaine de lettres qui ont pour auteurs, entre autres Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet, Francis Jeanson, Jean-Paul Sartre, Simone Signoret, André Breton, ou quelques militaires. Ce livre est composé « à Chaud », en pleine guerre.


Cécile Godard

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LE CONVOI DU 24 JANVIER


Pourquoi Viva a-t-elle été arrêtée ? Et Germaine? Et Renée, quel âge avait-elle? Qu’est-elle devenue au retour ?” Claudine Riera-Collet se rappelle les questions qu’elle ne cessait de poser à son amie Charlotte Delbo qui, elle, s’étonnait de cet intérêt pour ses compagnes de déportation et doutait de l’importance de ces détails. C’est cette insistance, semblable aux ‘pourquoi’ répétitifs d’un enfant voulant apprendre et comprendre, qui (est à l’origine du Convoi du 24 janvier )/ (pousse Delbo à écrire Le Convoi du 24 janvier) comme l’atteste la dédicace de Charlotte dans l’exemplaire de son livre adressé à Claudine.

Le Convoi du 24 janvier est une autobiographie collective sur deux plans : sur le plan textuel parce qu’ il est composé de mini-récits de vie des 230 femmes du convoi - dont Delbo -, déportées à Auschwitz-Birkenau; sur le plan génétique parce que les données qu’il contient ont été obtenues, en grande partie, grâce à l’aide des survivantes du convoi comme l’indiquent les remerciements que Delbo leur adresse à la première page de garde. Le format des récits est constant. Delbo donne l’état civil de chaque femme, leur statut social et familial, la forme de résistance adoptée - ou son absence -, la raison de l’arrestation, la mort ou le retour, le numéro tatoué d’Auschwitz et, le cas échéant, le rang militaire, la décoration et la citation attribuées après la guerre.

Ces biographies sont encadrées par une préface et une annexe. La préface explique les conditions du départ de Compiègne, l’arrivée à Birkenau, la désinfection, la tonte, le tatouage, le quotidien à Birkenau, la décimation du convoi, les conditions plus favorables à Raisko, le transfert à Ravensbrück. Des pages décrivant des structures (par exemple Le Canada) ou des événements concentrationnaires (La course) interrompent parfois les mini-récits. Les réflexions qui accompagnent ces descriptions concourent au caractère documentaire que revêtent la préface et l’Annexe. Cette dernière partie comprend des tableaux d’analyse de la mortalité des détenues par rapport à leur âge, de leur situation familiale, de leur niveau d’instruction, de leurs occupations et de leur appartenance politique ainsi que des fac-similés d’actes de décès et de photos d’identité prises au camp.

Les faits précis et datés que présente Le Convoi du 24 janvier confèrent à ce livre une dimension historique et sociologique. ‘C’est de l’Histoire au niveau où elle se fait, à celui de l’individu’ déclare Delbo à Madeleine Chapsal (‘Rien que des femmes’, L’Express Nº 765, 1966). Les faits présentés sont poignants mais le ton adopté est détaché, neutre comme celui de documents administratifs. Cependant sous cette sobriété perce une autre intention : l’écriture est celle d’un mémorial et d’une commémoration. La succession des mini-récits et la régularité de leur format évoquent l’appel journalier au camp, mais cette évocation est subvertie en mettant en tête de chaque biographie le nom – et non le numéro – de la détenue et en fournissant des détails qui effacent son anonymité. Ces mini-biographies redonnent à ces 230 femmes leur humanité, leur place dans la société, et rappellent leur participation à l’Histoire.

 

Nicole Thatcher, auteure de “Charlotte Delbo, une voix singulière”, *L'Harmattan*, Research Fellow à The University of Westminster (Group for War and Culture Studies)