Le 30 octobre dernier, à Lausanne, la comédienne Marthe Keller lisait Aucun de nous ne reviendra.

Dans l'assistance, Eric Monnier, auteur avec Brigitte Exchaquet d'un essai sur l'accueil en Suisse des déportées françaises. Il nous rend compte de ce moment et des souvenirs de Charlotte qui hantaient la soirée. ci

Charlotte Delbo lue à Lausanne par Marthe Keller : un retour aux sources


" La salle Charles-Apothéloz du Théâtre de Vidy, quasi pleine en ce 30 octobre 2014, vibre, silencieuse, en communion avec Charlotte Delbo à laquelle Marthe Keller prête sa voix. Assise à une petite table, sous la lampe des
veillées d’antan, Marthe Keller lit Aucun de nous ne reviendra, d’une voix qui parfois chuchote parfois s’enflamme, avec ce zeste d’accent germanique qui confère aux mots, si beaux et si terribles, de Charlotte une couleur singulière,
une densité particulière.

L’émotion de la lectrice, née le 28 janvier 1945 au lendemain-même de la libération d’Auschwitz, est palpable. Le public, suspendu aux lèvres de Marthe Keller, partage cette émotion, comme les larmes presque toujours au bord des
yeux.


Dans les premiers rangs, deux femmes, attentives, écoutent les paroles rapportées par Charlotte, elles en savent le sens dans leur chair et dans leur mémoire : Noëlla Rouget-Peaudeau, qui aura 95 ans à Noël prochain et
Manou Kellerer-Bernit, 91 ans, ont toutes deux été déportées à Ravensbrück.

La première quitte Compiègne le 31 janvier 1944, dans le convoi dit des 27.000, emmenant près de mille femmes, parmi lesquelles Geneviève de Gaulle ; elles recevront des matricules commençant par 27.000 : le 27240 désignera dès lors Noëlla. Manou, quant à elle, est déportée de Paris, le 30 juin 1944 avec sa mère Emilie Bernit, matricules 44.765 et 44.764. Emilie sera assassinée le 6 mars 1945 dans la chambre à gaz de Ravensbrück. Georges
Bernit, le père de Manou lui aussi résistant et déporté, se perdra « dans les brumes de Dachau », comme l’écrira Manou – bien plus tard.

A leur retour Noëlla et Manou viendront toutes deux en convalescence en Suisse, dans ces maisons mises sur pied par Geneviève de Gaulle, l’Association des déportées et internées de la Résistance (ADIR) et son Comité d’aide en Suisse, présidé par la Lausannoise Germaine Suter-Morax. Toutes deux aussi rencontreront leur mari lors de ces séjours et passeront dès lors leur vie en Suisse. Si Noëlla est accueillie au chalet La Gumfluh de Château-d’Oex, Manou va séjourner à la pension Hortensia, du Mont-sur-Lausanne.

C’est précisément là, à Hortensia, que Charlotte Delbo arrive, le 9 février 1946. Très vite, comme les autres déportées, elle trouve la porte toujours ouverte de l’instituteur – communiste ! - du village, Joseph Ziegenhagen
et de sa femme Lola. L’école n’est qu’à quelques pas d’Hortensia, Joseph et Lola sont là, presque nuit et jour, pour recevoir, écouter, réconforter les revenantes : « ils auraient donné leur chemise » dira Manou. Charlotte se lie d’amitié avec Joseph, avec lequel elle parle littérature, échange des charades à tiroir et des bons mots.

En ce 30 octobre, un spectateur écoute aussi, avec une attention toute particulière, Marthe Keller dire Charlotte Delbo : il s’agit de Michel Ziegenhagen, le fils de l’instituteur. Il a aujourd’hui encore, dans ses oreilles, la voix pointue de Charlotte criant « Joseph, Joseph... » dans l’escalier de l’école menant à l’appartement familial. A l’époque il a 12 ans et quand les déportées racontent, il entend beaucoup de choses, même le soir quand il est couché, car les cloisons ne sont guère épaisses... Devenu adulte, il va garder des liens avec Charlotte, laquelle assiste à son mariage, en 1956.

En 1946, Charlotte prend presque chaque matin le tram, au Mont, pour descendre à Lausanne, où elle se met à écrire, dans un petit studio que des amis lui prêtent. La genèse d’Aucun de nous ne reviendra ou d’Une connaissance inutile est là et, si elle attend vingt ans pour sortir ses livres, elle publie au moins quatre textes dans le mensuel féminin Annabelle, dans le supplément littéraire de la Gazette de Lausanne ou encore dans le Journal de Genève, des écrits que l’on retrouve dans les deux titres cités ci-dessus.

Le 30 octobre 2014, à l’issue de sa bouleversante lecture, Marthe Keller rejoint dans la Kantine de Vidy, Manou Kellerer-Bernit, Noëlla Rouget-Peaudeau et Michel Ziegenhagen, offrant généreusement, malgré sa fatigue (car on ne ressort pas indemne d’un tel exercice) du temps aux deux anciennes déportées et à celui qui, alors gamin de douze ans, entendait les conversations de Charlotte, de Manou et de tant d’autres. Une très belle rencontre, où l’émotion ne se cache pas et qui restera dans les mémoires y compris sans doute dans celles de ces étudiantes des Teintureries, l’école de théâtre de Lausanne (dans laquelle Marthe Keller enseigne) qui se sont longuement entretenues avec Noëlla et Manou.

Il faut remercier toute l’équipe du Théâtre de Vidy et bien entendu Marthe Keller d’offrir de tels moments, à l’heure où les derniers témoins de la déportation sont encore là pour dire ce qui s’est passé dans les camps nazis,
conformément à la promesse faite à celles et ceux qui n’en sont pas revenus".

Pour en savoir plus sur l’accueil des déportées en Suisse :
MONNIER Éric, EXCHAQUET-MONNIER Brigitte, Retour à la vie : l’accueil en Suisse romande d’anciennes déportées françaises de la Résistance, 1945-1947, Neuchâtel : Alphil, 2013.